Tourner au Bataclan, ça a été un vrai choc émotionnel. Rien qu’en lisant ces mots, on sent la gravité, l’intensité, et ce mélange de courage et de pudeur qui a guidé la création de la série « Des vivants ». Huit épisodes qui nous plongent, sans voyeurisme mais sans esquive, dans la reconstruction lente et cabossée de ceux qu’on appelle désormais les « Potages » – contraction tendre mais lourde de sens, de « potes » et d’ »otages ».
Des histoires vraies, racontées par ceux qui ont survécu
- Sept anciens otages, aujourd’hui surnommés les « Potages », ont pris part activement au projet.
- Jean-Xavier de Lestrade, réalisateur, a bâti le scénario exclusivement à partir de leur témoignage, aucun ajout romancé.
- Le but ? Montrer « par où passe le trauma, comment on se relève ou… on ne se relève pas ».
La série, diffusée sur france.tv et bientôt sur France 2, s’intéresse moins au spectaculaire qu’à l’intime, à la manière dont le terrorisme infuse doucement le quotidien, s’immisce dans le couple, le travail ou l’amitié. David Fritz-Goeppinger, ancien otage et auteur de « Il fallait vivre », parle même d’un « miroir déformant » : « Le terrorisme se glisse dans ces petites choses qui sont absolument dégueulasses, qui viennent nous chercher dans l’après, et cette série le montre extrêmement bien ».
Il insiste : la série n’élude rien du délabrement que peut provoquer le traumatisme, « ce qui nous abime et ce qui nous répare ». Un sacré chantier intérieur, très loin des clichés de résilience immédiate !
Fiction ou réalité ?
Tourner sur place, dans le vrai Bataclan, voilà un choix qui n’a pas laissé tout le monde indifférent. Certaines victimes l’ont publiquement reproché à l’équipe de la série. Arthur Dénouveaux, président de l’association Life For Paris et lui-même rescapé, évoque la frontière brouillée entre fiction et réalité : « Ça ne me paraît pas sain ».
Jean-Xavier de Lestrade, sans se défiler, répond : « Je comprends. Peut-être que si j’avais été victime, j’aurais eu exactement la même réaction ». Cependant, il assume ce choix frontal : « On est avec les faits, avec le Bataclan, tout est cité, nommé, tourné dans le Bataclan. Je voulais que le téléspectateur soit confronté vraiment au réel, à ce que ça avait pu être. Donc il ne fallait pas tricher. »
Mais l’équipe a aussi posé des limites : nul question de montrer les victimes dans la salle lors de l’attaque. Sandrine Larremendy, psychologue rattachée au projet, précise : « L’idée, c’était quand même de ne pas faire une série d’horreur, garder de la pudeur, penser aux familles qui souffrent et ne pas figer les spectateurs dans la scène traumatique. »
Une œuvre qui soigne ou qui dérange ?
Ce qui frappe à la découverte de « Des vivants », c’est le mélange entre dignité et vérité crue. David Fritz-Goeppinger ne tarit pas d’éloge : « Ce qui a bien marché dans cette série, c’est que Jean-Xavier et toutes les personnes qui ont porté ce projet arrivent à rester dignes. » Déjà passés par les livres, par les documentaires, les sept « Potages » franchissent ici une étape supplémentaire : « C’est celle qui montre le mieux ce qu’il s’est passé dans nos foyers après les attentats. »
La série, thérapeutique ? Sandrine Larremendy nuance : pour les victimes, elle constitue « une distance », la possibilité de regarder son vécu autrement. Pour le grand public, c’est l’occasion de saisir ce que signifie vivre un psycho-trauma. En somme, le choc émotionnel, oui, mais jamais gratuit.
Pourquoi maintenant ?
La route vers cette série n’était pas toute tracée. Jean-Xavier de Lestrade explique qu’il a fallu attendre la fin du procès des attentats, que chaque partie civile ait pu « venir à la barre déposer son récit pour que leur récit soit sur la place publique ». Ce n’est qu’alors que la fiction pouvait, légitimement, s’emparer de cette mémoire partagée.
Son point de vue, lucide et humaniste, sonne aussi comme un rappel sur la fonction même du récit : « On est dix ans après et je pense que c’est le rôle aussi de la fiction et de cette série. Qu’est-ce qui lie les gens ? Qu’est-ce qui fait socle commun ? C’est vraiment les histoires que l’on se raconte et les histoires que l’on se partage. Et cette histoire-là, il faut la partager, il faut se la raconter. »
En conclusion, « Des vivants » n’est ni une reconstitution sensationnaliste ni une œuvre anesthésiante. C’est une tentative, sincère et courageuse, de mettre des mots – et parfois des images – sur l’indicible. Peut-être, finalement, une invitation à ne jamais cesser d’écouter l’histoire de l’autre, même (ou surtout) quand elle dérange ou qu’elle fait mal.
