Et si, perdu au milieu des manchots et du blizzard, vous développiez soudain un accent… antarctique ? Non, ce n’est pas le début d’une blague, mais bien une histoire vraie et fascinante racontée par la science !
Antarctique : terre d’accent ?
Pas d’autochtone, pas d’accent, pourrait-on croire. Le continent antarctique n’accueille aucun habitant permanent à l’année. Pourtant, surprise glaciaire : des chercheurs sont parvenus à démontrer qu’il existerait bel et bien un « accent antarctique commun ». Oui, les pingouins n’ont qu’à bien se tenir ! Ce constat, qui paraît contradictoire au départ, a de quoi susciter la curiosité.
Vous vous demandez sûrement comment un bout de banquise, occupé principalement par des scientifiques venus du monde entier pour effectuer des expériences dans des stations isolées, pourrait voir naître une façon particulière de parler. Pourtant, l’idée n’a rien d’absurde, et elle a même été scrutée par un groupe de chercheurs mené par le professeur Jonathan Harrington, spécialiste de phonétique à l’Université Ludwig-Maximilians de Munich (LMU).
Quand le huis clos façonne la parole : l’expérience menée au bout du monde
En 2017, Jonathan Harrington et son équipe apprennent qu’un groupe de scientifiques s’apprête à partir pour le British Antarctic Survey (BAS). Direction : le grand sud, avec pour programme de vivre cloîtrés à 26 dans un espace réduit, coupés du monde pendant de longs mois. De quoi donner un tout nouvel intérêt aux discussions autour de la cafetière !
La question se pose naturellement : est-ce qu’un séjour aussi isolé, partagé par des personnes très différentes, pourrait impacter leur manière de s’exprimer ? Après tout, il est bien connu que l’on s’imite inconsciemment en société… Même quand on se trouve sur la glace !
- Sur les 26 membres, 11 ont été sélectionnés pour l’étude : 8 Britanniques de régions variées, 1 Américain (nord-ouest des États-Unis), 1 Allemand et 1 Islandais.
- Leurs métiers allaient du médecin à l’électricien, en passant par le cuisinier, le mécano, plombier et bien sûr, scientifiques.
Avant d’embarquer, chacun fut enregistré individuellement. Puis, il leur fut demandé de bavarder naturellement durant leur période d’isolement aux confins de l’Antarctique. Spoiler : pas besoin de script ni d’atelier théâtre, le quotidien fit très bien l’affaire. Au retour de l’expédition, à nouveau, séances d’enregistrement !
Résultat : à la réécoute, Harrington et ses collègues constatent des changements dans la prononciation et des modes de parole légèrement différents de ceux observés avant l’exil antarctique.
Naissance d’un accent : la magie (ou la science) de la convergence
L’article publié dans The Journal of the Society of America n’y va pas par quatre chemins : « Nous avons découvert que des individus développaient les premiers stades d’un accent commun en Antarctique ». Concrètement, les différences sont subtiles, et presque impossibles à déceler à l’oreille nue : il a fallu les enregistrements pour en venir à bout !
N’empêche, le phénomène est bien là. Quand des personnes d’origines diverses, réunies dans un espace clos sur plusieurs semaines voir mois, communiquent chaque jour, elles adoptent progressivement certaines caractéristiques les unes des autres. C’est ce qu’on appelle une « convergence » de locution, en seulement quelques semaines. Un peu comme si au bout d’un moment, tout le monde reprenait le même tic de langage… à l’échelle d’une équipe et d’un continent !
Accents martiens demain : un avenir cosmique de la linguistique ?
Ce phénomène, qui paraît réserve du bout du monde, fait cogiter les chercheurs sur l’avenir, et notamment sur la conquête spatiale. Si des astronautes ou colons devaient s’installer sur Mars ou la Lune, développeraient-ils, eux aussi, un accent typique ? Tout porte à le croire !
L’étude « montre que si vous isolez un groupe d’individus, ils commenceront à montrer les prémices d’un nouvel accent parlé dont la forme dépend largement des caractéristiques accentuées des locuteurs qui sont entrés dans le mix », explique Jonathan Harrington au site IFL Science. Et d’ajouter : « Nous nous attendons à ce que la même chose se produise lorsque les astronautes partiront en mission sur Mars. »
En conclusion, la langue est bien vivante — même au pôle Sud ! — et rien, apparemment, ne l’arrête. Qui sait, la prochaine fois que vous vous trouverez dans un groupe isolé… tendez l’oreille, votre accent pourrait être en train d’évoluer !
