On l’a tous déjà vécu : ce regard appuyé sur un collègue pâlot ou un proche au teint un peu cireux, suivi de l’infaillible question « Tu te sens bien, aujourd’hui ? » Mais sommes-nous réellement capables de repérer une personne malade d’un simple coup d’œil, même si elle vient d’un autre bout du monde ? Des chercheurs suédois se sont penchés sur la question – et leurs découvertes sont pour le moins intrigantes !
Une intuition universelle… testée en laboratoire
Artin Arshamian, neuroscientifique à l’Institut Karolinska de Stockholm, et ses collègues, n’ont pas hésité à retourner le microscope sur notre bonne vieille « intuition » humaine. Leur mission : déterminer si, à travers les frontières culturelles, nous pouvons détecter chez autrui les prémices d’une infection, rien qu’en scrutant son visage.
Pour cela, les scientifiques ont eu une idée aussi simple qu’efficace (quoique pas très fun pour les cobayes) : faire injecter à des volontaires suédois, soit la bactérie Escherichia coli – gentiment connue pour déclencher une réponse immunitaire –, soit un placebo. Deux heures plus tard, clic, clac, c’est dans la boîte : on photographie les visages de chacun, pile au moment où le système immunitaire commence tout juste à s’agiter.
Des volontaires du bout du monde pour un test grandeur nature
Mais arrêtons-nous un instant sur la composition du public qui va devoir jouer au jeu du « Qui est malade ? ». L’équipe de recherche sélectionne un impressionnant groupe de 169 volontaires, répartis en six groupes culturels distincts :
- Cinq groupes non occidentaux, parmi lesquels figurent des chasseurs-cueilleurs vivant dans les forêts vierges de Thaïlande et de Malaisie ou encore dans le désert côtier mexicain
- Un groupe de citadins suédois, résidant à Stockholm
À chacun, il est demandé d’inspecter les visages et d’indiquer lesquels semblent présenter les signes d’un début d’infection. À ce stade, rappelons-le, aucun des volontaires n’appartient culturellement au même monde que les Suédois photographiés – sauf les bons habitants de Stockholm bien sûr.
Résultat : une capacité (presque) magique
Le verdict tombe : toutes les cultures participantes arrivent bel et bien à discerner les personnes malades, et ce, dès les tout premiers instants de la réaction immunitaire ! Oui, même les chasseurs-cueilleurs n’ayant probablement jamais croisé un suédois dans leur vie parviennent à identifier d’un coup d’œil les tout premiers signaux invisibles (pour les non-initiés) que laisse notre organisme lorsqu’il démarre une bataille contre une infection.
L’étude montre donc que les marques discrètes d’une réponse immunitaire précoce – que ce soit teint, expressions faciales, ou subtils indices physiologiques – sont partout reconnues.
Il y a plus drôle : les chercheurs pensaient que les volontaires suédois, observant des visages issus de leur propre communauté, allaient écraser tous les autres au classement de la détection des malades. Raté ! Les citadins de Stockholm n’ont pas fait mieux que les autres groupes. Selon Arshamian : « Je pense qu’il s’agit d’une capacité si générale que l’expérience culturelle n’affecte probablement pas autant [le processus] que ce que l’on croirait ».
Une question de survie plus profonde qu’on ne croit
Derrière cette capacité presque instinctive se cache un enjeu de survie – comme le souligne Joshua Tybur, psychologue à l’Université d’Amsterdam. Savoir identifier rapidement une personne malade peut nous aider à éviter des rencontres à haut risque, mais aussi à déterminer quels proches ont besoin d’aide (ça, c’est pour les cœurs tendres, pas pour les hypocondriaques).
Arshamian va plus loin : il rappelle que le vrai danger naît surtout quand on tombe nez à nez avec des agents pathogènes auxquels notre système immunitaire n’a jamais été vraiment confronté. « C’est l’un des problèmes lorsque de nouvelles populations se rencontrent et se mélangent. Elles leur apportent des agents pathogènes auxquelles elles sont très peu exposées et c’est très dangereux. En gros, c’est ce qui est arrivé aux Amérindiens. »
En résumé :
- Notre capacité à flairer un début de maladie sur un visage est partagée par toutes les cultures testées.
- Ceci fonctionne même sans familiarité avec les personnes photographiées.
- Être vigilant face aux signes précoces de maladie n’est pas qu’une histoire de bonne éducation, c’est une stratégie ancrée, probablement essentielle à l’évolution humaine.
Alors la prochaine fois qu’on vous dit que vous avez « une sale tête », prenez-le comme un compliment. Après tout, c’est toute l’humanité qui s’exprime à travers ce coup d’œil… et votre système immunitaire qui lance peut-être déjà l’alerte.
