On croit connaître sa famille… jusqu’au moment où l’on réalise qu’on ne sait finalement pas grand-chose. À l’heure où les réunions de fin d’année fédèrent petits et grands autour de la dinde (et des conversations sur la météo ou le mal de dos de Tata Jeanne), il est temps de se poser une vraie question : et si on découvrait enfin qui sont vraiment nos proches ?
Osez regarder vos proches autrement : l’approche de l’anthropologue
Cette question, en tant qu’anthropologue, elle m’a toujours laissée perplexe. Particulièrement lors des fêtes de fin d’année, quand des millions de personnes traversent le pays pour se retrouver en famille. On parle de choses banales : les enfants, le boulot, les derniers petits tracas de santé… Mais après la disparition de mes parents, je me suis soudain demandée : est-ce que je connaissais vraiment leur histoire, dans toute sa profondeur et sa complexité ?
Spoiler : non. J’avais même interrogé ma mère, mais uniquement sur d’autres membres de la famille – histoire de remplir mon arbre généalogique, pas d’entrer dans la richesse de son vécu. J’ignorais ce que je ne savais pas, pour le dire franchement.
Changer sa perspective, c’est tout un art
J’ai voulu comprendre ce que j’aurais pu demander à ma mère pour dévoiler les pans cachés de sa vie, ceux qui sont aujourd’hui perdus. J’ai alors décidé d’interviewer des personnes âgées, en explorant leur enfance et leur adolescence, pour saisir ce qui avait forgé leur être. L’anthropologue en moi s’est réveillée : exit mon rôle de fille ou de petite-fille, j’ai adopté celui de l’enquêtrice venue d’ailleurs ! Les anthropologues cherchent en effet à voir le monde à travers les yeux de l’autre, à la découverte de coutumes, de peurs, de routines et d’objets qui façonnent la vie.
Un conseil si vous voulez des conversations profondes avec vos aînés pendant les fêtes :
- Oubliez votre place habituelle de petit-enfant, d’enfant, de neveu ou nièce.
- Pensez comme un anthropologue curieux.
Car la plupart des recherches familiales se limitent aux grands événements comme les naissances, mariages ou décès. Mais pour comprendre vraiment, il faut aller dans le subtil, l’ordinaire, le quotidien qui fait tout le sel d’une vie.
Quelques exemples qui donnent du relief à la mémoire familiale
Demandez donc à vos proches : comment était la vie sociale, les relations avec les voisins, le déroulement des journées ? Quelles choses leur faisaient peur étant enfants ? Comment la séduction opérait-elle, comment les parents éduquaient-ils leurs petits ?
On apprend alors que dans certaines familles, « à moins qu’on ne vous dise d’aller dire bonjour à grand-mère, on ne parlait jamais, en tant qu’enfant, aux adultes ». Ou que des objets ordinaires, apparemment anecdotiques, transportent en réalité toute une histoire. C’est le cas du tabouret de cuisine fabriqué par le père lors d’un cours du soir, souvenir précieux de moments mère-fille, transmis ensuite aux petits-enfants qui se rappellent avoir écouté leur grand-mère en sirotant un thé et dégustant des sablés.
Parfois, c’est la technologie qui fait le lien entre les générations. En demandant à une grand-mère de raconter sa maison d’enfance, elle se remémore le téléphone partagé par toutes les familles de la région, avec chacun sa sonnerie spécifique. « Parfois, ma mère le prenait en douce et soulevait le récepteur pour voir ce qui se passait », confie-t-elle, révélant l’ambiance d’une communauté connectée bien avant Internet.
Rapprocher les générations : poser les bonnes questions fait toute la différence
Tellement séduite par ces témoignages, j’ai invité mes étudiants de l’université du Texas à Austin à interroger leurs propres grands-parents. Ils ont vécu des conversations exaltantes, révélatrices et souvent drôles, mais surtout, ils ont découvert un lien inédit entre les générations.
Chacun y a trouvé des trésors : la ségrégation raciale dans les écoles, l’obligation pour les femmes d’être accompagnées d’un homme pour aller au restaurant, ou encore l’arrêt de l’école dès la sixième année pour travailler à la ferme familiale. Autant d’éléments historiques, touchants et, mine de rien, tout à fait extraordinaires.
Cela m’a menée à rédiger un guide destiné à préserver ces fragments de mémoire familiale, si précieux et si facilement oubliés. Car souvent, nos aînés se sentent isolés, persuadés que personne ne veut entendre ce qu’ils ont à raconter. Le vrai problème ? On ne sait pas toujours comment lancer LA conversation qui leur permette de dévoiler tout ce qu’ils savent.
En adoptant le regard neuf de l’anthropologue, mes étudiants – et moi-même – avons compris le pouvoir des questions bien choisies. Comme cette participante à ma recherche qui a déclaré, émue, après avoir interrogé sa propre mère sur la vie enfantine : « Je ne connaissais pas ces choses-là avant. »
Et si, lors de vos prochains repas de famille, au lieu de parler du temps ou du dernier match, vous posiez LA bonne question et découvriez enfin qui se cache derrière le titre de « mamie » ou « papa » ? Un vrai voyage… sans quitter la table.
